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jeudi, 06 mars 2014

Cette ville dont vous imaginez que vous allez y croiser une moitié de fachos, eh bien ce n'est pas ce que vous imaginez

Interview de Haydée Sabéran par Bernard Strainchamps ( 4 mars 2014)

 

Haydée Sabéran, journaliste, est la correspondante de Libération à Lille. Elle est l’auteure de Ceux qui passent (Carnets Nord/Montparnasse, Paris, 2012).

 

Déjà en 2012, vous avez publié un document sur les migrants intitulé “Ceux qui passent”. Qu’est-ce qui vous a conduit sur ces chemins ?

 

 Pour “Ceux qui passent”, j’avais ce livre depuis des années dans le ventre, si je puis dire. À force d’aller à Sangatte, puis Calais, puis dans les “jungles” pour Libération, j’ai souhaité en faire un livre. Ces migrants kurdes, afghans, iraniens, érythréens qui grimpaient dans les trains et dans les camions la nuit, sur les aires d’autoroutes, les voies ferrées de la région vivaient une aventure tellement méconnue qu’il me semblait évident qu’il fallait le raconter, le faire savoir. Je voulais également raconter la démarche de tous ces bénévoles si divers qui leur viennent en aide dans leurs campements de fortune. Pour “Bienvenue à Hénin-Beaumont”, c’est différent. C’est La Découverte qui me l’a demandé. L’éditeur me demandait d’expliquer pourquoi dans cette ville, on était arrivé à un score de plus de 55% en faveur de Marine Le Pen aux élections législatives. Dans les deux cas, pour “Ceux qui passent” et pour “Bienvenue à Hénin-Beaumont”, il s’agit de s’attacher aux gens, jour après jour, de travailler avec lenteur pour comprendre une situation.

 

Bienvenue. Pourquoi avoir utilisé cette formule de politesse ?

Plusieurs raisons. D’abord, c’est tout simple : j’ai été bien reçue. Bien sûr, il a fallu briser la glace, parce qu’il y a une méfiance naturelle envers les journalistes à Hénin-Beaumont, les habitants en ont trop vu. Mais une fois cette glace brisée, la qualité, la simplicité de l’accueil dans le bassin minier, ce n’est pas qu’une réputation. C’est quelque chose d’indéfinissable, et j’aurais peur de plaquer des clichés en essayant de l’expliquer comme ça. Donc je vous dirai juste que depuis que je n’y vais plus tous les jours, Hénin-Beaumont me manque. Ensuite, ce titre c’est une manière de dire au lecteur “Cette ville dont vous imaginez que vous allez y croiser une moitié de fachos, eh bien ce n’est pas ce que vous imaginez”. Enfin, “Bienvenue à Hénin-Beaumont”, c’est le titre d’une action menée par un groupe de comédiens en 2009, au moment où le Front national menaçait de prendre la ville déjà. Un électeur a voté au premier tour des dernières élections législatives pour Jean-Luc Mélenchon et au deuxième tour pour Marine Le Pen. Une autre déclare qu’elle votera aux prochaines municipales pour Steeve Briois, et si ça ne marche pas avec le Front national, elle se reconvertira dans le communisme. Les militants d’extrême droite peuvent tracter dans les écoles, devant les usines sans rencontrer d’hostilité voire donner des leçons de gauche au PS.

 

La dédiabolisation-confusion du Front national n’est-elle pas en train de réussir à Hénin-Beaumont ?

On ne pourra le savoir que le 23 mars, le soir du premier tour. Mais d’ores et déjà, le simple fait que tout cela soit possible, est le signe que quelque chose a déjà réussi. Et au-delà de la dédiabolisation, il y a ce que j’appelle la “déFNisation”. C’est à dire que pour que la mayonnaise prenne, il a fallu que le candidat FN se “déFNise” qu’il gomme son image d’extrême droite, et qu’il ne soit plus que le gars du coin, le voisin, voire l’ami. Le type sympa qui danse avec les dames dans les repas dansant de l’association de personnes âgées, qui fait du porte à porte, qui reçoit à sa permanence pour les soucis du quotidien. Et à l’entrée de sa permanence, qui est aussi la permanence départementale du FN, rien n’indique qu’il s’agit du FN. Ce qui est écrit sur la plaque, c’est “Permanence de Steeve Briois et Marine Le Pen” avec les jours et heures d’ouverture. Rien d’autre, ni logo, ni nom de parti. Et sur les affiches de campagne, il y a la petite flamme du parti en bas à droite, mais pas les mots “Front national”. Les gens n’ont pas l’impression de voter FN, ils votent pour “Steeve” ou “Monsieur Briois”, une figure familière. Ou pour “Marine”, une sorte de star, qui signe des autographes sur le marché.

 

Steeve Briois fait du clientélisme comme Gérard Dalongeville en dénonçant Gérard Dalongeville, et ça passe. Comment est-ce possible ?

La relation à l’élu est une relation basée sur cet échange, ce donnant-donnant : tu me donnes ta voix, et je t’aide. Les mineurs donnaient leur travail, leur santé, risquaient leur vie tous les jours et en échange ils avaient le logement gratuit, le chauffage gratuit, la médecine gratuite. Les élus ont repris à leur compte cette manière de fonctionner. Ils regardent les habitants comme des enfants, c’est ça le paternalisme. C’est pour ça que je pose la question : la mine a fermé, ils ne sont plus mineurs, mais sont-ils considérés comme majeurs? Steeve Briois, lui, se défend de tout paternalisme, mais dès qu’il le peut, il met tout son poids dans la balance pour faire avancer des dossiers de logement ou d’aide sociale. Il vous dira qu’il le fait parce que les gens ont été abandonnés et qu’il est le seul à les écouter.

 

Votre enquête est d’une très grande clarté. Mais très désespérante. N’existe-t-il pas des jeunes, des forces alternatives à Hénin-Beaumont ?

Il existe des jeunes, il y a aussi une forte proportion de gens silencieux, désespérés par la gauche et effrayés par la montée du FN. Pendant mon enquête de terrain, au printemps et à l’été 2013, ces forces alternatives étaient peu structurées, à l’exception du Front de gauche, qui vient d’exploser. Les jeunes socialistes faisaient aussi la sortie des lycées pour mettre en garde les jeunes de leur âge sur le Front national. Depuis quelques semaines, tout ceci se structure. Des jeunes communistes, socialistes, et écologistes du secteur ont démarré des porte à porte dans Hénin-Beaumont pour pousser les électeurs à aller voter, et les dissuader de voter FN. Ils ne sont pas très nombreux, mais ils sont très décidés.

 

Source:  fr.feedbooks.com

 

 

 

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