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lundi, 11 novembre 2013

Lettre du poilu René Pigeard

Toutes mériteraient de faire l'objet d'une publication. Toutes en effet sont des histoires de vie, celles de milliers de femmes et d'hommes, d'enfants et de vieillards.

 

Ces lettres de poilus conservent au fil du temps la force de leurs cruelles évocations, des peurs vécues, de l'absurdité des situations mais aussi de l'espoir en des lendemains meilleurs.

 

Mon choix s'est portée cette année sur une des lettres de René PIGEARD, affecté au 28ème RI (http://vlecalvez.free.fr/index.html) pour différentes raisons. L'opportunité d'inviter également chacun à (re)-découvrir cet excellent ouvrage "Paroles de poilus" et d'y trouver sans doute matière pour le moins à s'interroger.

 

 

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Le 27 août 1916

 

Cher papa,

 

Dans la lettre que j'ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-mêmes» après s'être vus si peu de chose... à la merci d'un morceau de métal!... Pense donc que se retrouver ainsi à la vie c'est presque de la folie: être des heures sans entendre un sifflement d'obus au-dessus de sa tête... Pouvoir s'étendre tout son long, sur de la paille même... Avoir de l'eau propre à boire après s'être vus, comme des fauves, une dizaine autour d'un trou d'obus à nous disputer un quart d'eau croupie, vaseuse et sale pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffisance, quelque chose où il n'y a pas de terre dedans, quand encore nous avions quelque chose à manger...


Pouvoir se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir dire bonjour à ceux qui restent... Comprends-tu, tout ce bonheur d'un coup, c'est trop. J'ai été une journée complètement abruti.

Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d'avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit !

 

Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure; mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus: des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu'il y a eu là une construction, qu'il y a eu des «hommes »...


Je croyais avoir tout vu à Neuville. Eh bien non, c'était une illusion. Là-bas, c'était encore de la guerre: on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela; Fuis des tranchées que l'on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du sang qui éclabousse... Tu vas croire que j'exagère, non.

 

C'est encore en dessous de la vérité. On se demande comment il se peut que l'on laisse se produire de pareilles choses. Je ne devrais peut-être pas décrire ces atrocités, mais il faut qu'on sache, on ignore la vérité trop brutale.

Et dire qu'il y a vingt siècles que Jésus-Christ prêchait sur la bonté des hommes ! Qu'il y a des gens qui implorent la bonté divine ! Mais qu'ils se rendent compte de sa puissance et qu'ils la comparent à la puissance d'un 380 boche ou d'un 270 français ! Pauvres que nous sommes !

 

 

Nous tenons cependant, c'est admirable. Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile: quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent.

 

J'espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t'embrasse bien fort.

 

 

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